Mots Maudits #3.1: Spoilers
Dernière mise à jour : il y a 6 jours
En novembre 2025, Netflix a enfin lancé la cinquième et dernière saison tant attendue de Stranger Things. Les fans avaient tellement attendu ce dénouement que la plupart des acteurs principaux, qui jouaient des lycéens, avaient entre 21 et 24 ans.
Pour des raisons qui lui appartiennent (probablement pour maintenir le buzz autour de la série plus longtemps), Netflix a décidé d’échelonner la sortie des épisodes. Une première salve d’épisodes est sortie le 26 novembre, suivie d'une seconde le 26 décembre, et le grand final le 1er janvier 2026.
Pour éviter la frustration de rester sur un cliffhanger en fin d’épisode, j'ai décidé, contre l'avis de ma fille, d'attendre que tous les épisodes soient disponibles avant de commencer la saison. Ce que je n'avais pas prévu, c'était toute une industrie florissante de youtubeurs qui font des “vidéos de réaction”.
Immédiatement après la sortie d'un nouvel épisode ces youtubeurs s’empressent de publier des résumés et des explications en ligne. J'ai découvert cela à mes dépens ; en cherchant la date de sortie du dernier épisode, je suis tombé sur une miniature sur YouTube qui révélait un spoiler majeur, que je m’abstiendrai de dévoiler ici.
Cela m’a vraiment contrarié, mais surtout cela m'a amené à me demander pourquoi je considère les spoilers comme étant un manquement impardonnable aux règles de savoir-vivre. La conclusion à laquelle je suis arrivé est qu'un spoiler ne fournit pas seulement de nouvelles informations, il change votre perception de la structure du film ou de la série que vous regardez. Vous cessez de vous demander “que va-t-il se passer ?” et commencez à penser “quand/pourquoi X va-t-il se produire ?”
Une tragédie des biens communs culturels
Ce qui m'agace également c'est que "spoiler" c’est devenu un modèle économique. Vous recherchez des informations sur une émission ou un film et vous découvrez malgré vous un élément clé de l’intrigue. On vous confisque la première rencontre avec une histoire et on traite la culture comme une ressource naturelle à exploiter plutôt que comme un bien commun à préserver, sans aucun respect pour l'arc narratif et le suspense. Revoir votre film préféré peut être très agréable, mais ce n'est pas la même expérience que de découvrir un film pour la première fois ; un spoiler vous force à entrer en “mode deuxième visionnage” avant même d’avoir pu savourer la découverte.
Quelques histoires de spoilers
Il y a bien longtemps, dans un bureau pas si lointain... un ami a “spoilé” Star Wars pour un collègue en mentionnant la célèbre révélation familiale. A partir d'un certain âge, on n'a plus l'impression que c'est un spoiler ; c'est plutôt de la culture générale. C'est comme si on parlait du Nouveau Testament sans vouloir évoquer… vous savez… la fin… la chose que tout le monde sait. Sauf, bien sûr, que tout le monde ne le sait pas.
À la suite de mon expérience avec Stranger Things, en revoyant avec ma femme un épisode de Black Mirror dont l’intrigue est particulièrement tordue, j'ai voulu ne rien lui révéler. À ma grande déception, mon respect scrupuleux de la règle du “zéro spoiler” ne lui a pas fait davantage apprécier l’épisode ; elle a trouvé la première moitié de l’épisode lente et difficile à suivre. C'est ça, l'étiquette des spoilers : elle protège un type de plaisir (la découverte), mais tout le monde n’accorde pas la même importance à ce plaisir. Certaines personnes préféreraient avoir un petit indice plutôt que de rester dans le flou. Enfant, j’ai été nourri des livres de Roald Dahl et d'Agatha Christie, donc pour moi, ce sont les retournements de situation que je trouve le plus intéressant, mais bon... les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas...
L'étymologie du spoiler
À ce stade, je commençais à réfléchir à la manière dont le mot “spoiler” est entré dans le langage courant. Il me semble que l'essor des plateformes de streaming et des réseaux sociaux a facilité cet emprunt. De plus en plus, nous regardons les mêmes films et les mêmes séries d’un pays à l’autre et nous utilisons les réseaux sociaux qui ne connaissent pas de frontières.
Cependant, je me demande si, étant donné qu'il s'agit d'un emprunt récent, en anglais le mot comporte des notions qui ne se retrouvent pas dans son emploi en français. Le verbe anglais “spoil” véhicule des notions de préjudice et de dommage, donc “spoiler” en anglais le mot porte déjà un jugement négatif ; "spoiler" c'est ruiner le film. Il existe des formulations plus neutres (“révéler des détails de l'intrigue”), mais “spoiler” est un terme chargé : il implique une violation d'une norme implicite. En français, “spoiler” (en tant que nom ou verbe, d'ailleurs) n'a pas les mêmes connotations négatives.
Il est intéressant de noter qu'il existe une racine étymologique commune entre l'anglais “spoiler” et le français “spolier” (voler par la force ou abus de pouvoir). En anglais, spoiler (et le verbe to spoil) trouve sa racine dans l'ancien français espoillier / espoille (“dépouiller, piller ; butin”), lui-même dérivé du latin spoliare (“dépouiller, déposséder”).
En français, le verbe moderne “spoiler” (“révéler des éléments de l'intrigue et ruiner la surprise”) ne descend pas directement de l'ancien français “espoillier” ou du français moderne “spolier,” c'est un emprunt relativement récent à l'anglais. Ainsi, “spoiler” est à la fois un mot emprunté au XIVe siècle du français à l’anglais et un mot emprunté au XXIe siècle de l'anglais au français. Les linguistes ont un nom pour ce phénomène : un emprunt “aller-retour” (parfois décrit comme un réemprunt).
Le sens a beaucoup évolué durant ce voyage, mais cette dérive sémantique fait partie du charme : elle montre comment un mot peut revenir avec un nouvel emploi et une nouvelle charge morale. Loin de moi l'idée de dire à l'Académie française comment faire son travail, mais peut-être que le français “spolier” est encore mieux adapté à cet usage moderne, car un spoiler ne ruine pas seulement un film dans le présent, c'est le vol d'un plaisir futur.



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